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Je suis heureux de vous accueillir dans mon blog ! Vous y trouverez des textes, de la poésie, des souvenirs de vadrouilles et de voyages intimes, que j'ai écrits, seul ou dans un atelier d'écriture, depuis 2001... J'ai pour sujets d'inspiration un thème imposé, un texte, une photo, un tableau, une musique, ou un morceau de mon existence...
Les "Ecrimages" sont les résultats de ces rencontres entre la lettre et l'image...
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Loïc

mardi 26 mai 2015

Monsieur Félix Momiteux



" Toujours dans mes pieds, ce chien ... Sale bête ! Je les déteste tous, mais celui-là ... Puis, c'est son chien, c'est elle qui l'a choisi, c'est lui, et lui seul qu'elle bichonne. Et ce nom ... Bichon, c'est d'un ridicule ! "
" Oh, pardon, Madame ! Il a bousculé, pris dans ses pensées, une dame avec une canne.

Il ronchonne, Mr Momiteux, les lèvres agitées d'un curieux tic. Il ronchonne, parce qu'il est comme ça, toujours, disent-ils. Un cabas immense à la main, il tente de suivre les pas de Berthe (née Bernache), sa femme, et de la sœur cadette de celle-ci, Amélie. C'est lundi, jour de marché sur la place de la petite cité balnéaire où ce petit monde s'est retiré depuis que Félix a pris sa retraite de fonctionnaire. Un homme bien noté, respectueux de ses collègues et de son travail, même si, manifestement, il n'appréciait pas les uns, et n'aimait guère l'autre. Il a regretté qu'on lui attribue ce jugement à l'emporte-pièce sur sa personne, car il ne voulait pas passer pour un misanthrope : Il les aime, les hommes, mais il n'a jamais eu la chance d'en rencontrer un qui soit à sa convenance !

Il ronchonne, donc, en ce moment encore embrumé. Un filet délicat, translucide, coule lentement de ses narines sur sa petite moustache fine. Félix sort à plusieurs reprises un grand mouchoir à carreaux de sa poche, le manipule avec difficulté, car il doit en même temps porter son sac. Il essaie d'être discret, mais son effort est gâché par le bruit de trompette ...
Berthe ("ma légitime", dit Mr Momiteux) et sa sœur peuvent presser le pas lorsque les gens ne sont pas trop nombreux, et, guillerettes, papotent devant les étals, commentent les menus événements de la semaine passée, et bien sûr les rumeurs et ragots les plus récents.
Félix n'entend rien de leur conversation, d'ailleurs il n'écoute pas. Il est le porteur, c'est là son seul rôle. Ce que peut dire sa femme ne l'intéresse pas. De son côté, elle le traite - injure suprême - d'"intello". Il faut dire qu'il arbore des petites lunettes rondes, posées sur son petit nez pointu : Alors, vous pensez donc ... Le couple possède une vieille 4L Renault verte, un des rares bonheurs de Félix. Il la conduit tous les lundis de l'année. Ici, il est le chauffeur. "Conduire ? C'est la seule chose qu'il sache faire !" claironne Berthe.

On ne peut associer l'image de ce couple qu'à celle du duo formé par la cantatrice Bianca Castafiore et son pianiste Wagner. Berthe est le modèle typique de la "grosse bourgeoise". Elle est issue, contrairement à son mari, d'une grande famille de la préfecture, toute proche. Comme Bianca, elle porte haut, fière et hautaine, avec en surplus, une allure assez vulgaire de bonne vivante, bien en chair comme il se doit, et expose des bajoues très disgracieuses sur un visage fermé, au regard franchement antipathique.

Tout l'être de Félix semble porter les fardeaux universels. Il atteint, lorsqu'il se tient bien droit, à peine un mètre soixante. Mais il est rare qu'il ait l'occasion de se redresser comme il est de bon ton, que ce soit au marché ou dans la vie. Il n'offre, en permanence, qu'un regard fuyant de chien battu.

Le bichon, d'ailleurs, devant lui, commence vraiment à l'agacer. Berthe, il en est certain, jubile en faisant trottiner sa bestiole devant les pieds de son mari.
Bichon ... Ô combien il préfèrerait, en l'instant, bichonner, chouchouter sa chère 4L, dans son garage, antre où Berthe ne pénètrera jamais ! L'auto (les anciennes, à réparer, restaurer, soigner) est sa passion. Il lit, aussi, beaucoup, et se plonge parfois dans l'écriture. Oui, il aime se fixer ce défi, cette confrontation face aux difficultés de la langue et envers lui-même. Il la pratique seulement ... lorsque les exigences de Berthe lui en donnent le loisir, hélas. Il écrit dès qu'il est seul. Convulsivement, il s'acharne, se délecte. Il assouvit ce défoulement en tous lieux. Tout son corps, son visage surtout, se métamorphosent alors. La magie de la concentration et de l'évasion lui ouvre grand les yeux, perdus dans le vague lointain, sa bouche s'écarte en un imperceptible et délicat sourire quasiment mystique. Évidemment, il camoufle précieusement ses textes dans des cachettes insondables, comme les outils indicibles d'un plaisir solitaire.

La foule des clients est maintenant plus dense. Berthe et Amélie se sont arrêtées devant les fruits et légumes. Elles tâtent, sous le regard courroucé du maraîcher, soupèsent, reniflent ...

Soudain, Félix entend les bribes à peine audibles d'une phrase prononcée par Berthe. A t-il bien entendu ? Il ne va pas lui demander de répéter, certainement pas ! Il jette simplement un coup d'œil rapide et discret sur son veston, étriqué sur son petit ventre rond. Car, malgré sa petite taille, il est replet, bien dodu, bien nourri - cela, il ne peut le nier - par Berthe ou, plus fréquemment, par les plats mitonnés par sa belle-sœur Amélie, cordon bleu notoire, qui les invite régulièrement à dîner, pour rompre sa solitude.

Elles paraissent de très bonne humeur, sourient en bavardant, des éclats de rire sonnent même dans les allées. Félix est convaincu qu'elles viennent de se retourner, pour s'intéresser à lui. "Une fois n'est pas coutume" ...

Il s'approche pour les rejoindre, serrant les poings. Il va demander des
explications, ce qu'elles sous-entendent. Une irritation, non ressentie depuis longtemps, le gagne.  Les yeux fixés vers sa femme, il se fraie un chemin, bouscule sans s'excuser quelques vieilles femmes outrées.
Berthe n'en croit pas ses yeux, lui jette un regard assassin, chargé de mépris, de condescendance provocatrice.

Amélie a compris, car elle connaît bien son beau-frère. Il ne sort jamais de ses gonds, mais ...
Il faut agir, vite : bien plus fine psychologue que sa sœur, elle lui propose, avant qu'il ne tente de donner un bon coup de pied dans le derrière de Bichon, de se rendre à la quincaillerie voisine pour en observer la vitrine. Félix est exceptionnellement heureux, il peut comparer les divers objets qui lui permettraient de mieux encore soigner et briquer son bijou Après quelques minutes, il parle avec Amélie de ce refoulement très ancien, de ses "freins", de son « manque-à-vivre », de son corset insupportable :  Il accorde à la sœur de son épouse la confiance qu'il ne peut partager avec personne d'autre. Amélie a toujours éprouvé à son égard une grande tendresse (pour le moins), elle l'écoute, se tait, hoche la tête, souvent, pour lui signifier toute sa compréhension. Elle est dotée d'une forme d'intelligence semblable à celle de Félix, mais elle l'exploite, elle, d'une façon extravertie, ouverte, épanouie.
Félix est apaisé. Il se calme, revient accompagné d'Amélie (il lui prendrait volontiers le bras !) Berthe les fusille du regard : « Qu'est-ce que c'est ? Vous me faites perdre mon temps, avec vos âneries ! »

Désormais, Félix, qui garde le sentiment davoir été berné une première fois, surveille les propos de sa femme. Elle reprend avec les commerçants ses sous-entendus, ses petits gloussements, ses clins d'œil. Ceux-ci semblent acquiescer, sans comprendre, mais sourient pour faire bonne figure et pour conserver la clientèle.

Félix n'en peut plus : il est à présent très tendu, au bord de la crise de nerfs. Amélie vient de nouveau à son secours : « Allons, calme toi. Nous approchons de midi, nous irons tout à lheure déguster un petit apéritif au café du commerce, si tu veux bien »
Un apéritif ? Deux ou trois par an, habituellement ! Alors, pourquoi pas ? Mais tout à coup, un réflexe très désagréable : Il va demander à sa femme si ...

Berthe les a oubliés depuis un moment, et vaque, selon son habitude immuable, à ses emplettes. Elle papote, de temps à autre, avec des connaissances. Que peuvent-elles bien avoir à se dire de si intéressant ?
Félix se passe la main dans les cheveux, rentre le ventre, triture les boutons de son veston Il sent qu'il rougit, qu'il commence à transpirer.

C'est l'explosion. Tous les clients ou les commerçants qui prennent la parole, ou qui ont l'audace de sourire, deviennent pour Félix des ennemis, qui commettent une attaque personnelle à son intimité, sa dignité, et à l'honneur de Monsieur Félix Momiteux. Il n'en peut plus, tremble de tous ses membres, flageole, les yeux injectés de sang. Un sourire fou, menaçant, inquiétant, le défigure. Il bondit, tente de saisir une cliente au collet, finit même par grimper sur un étalage, brandit le poing en direction de sa femme. Un tréteau cède, les planches s'écroulent, une dizaine de fromages jonchent le sol ...
Félix ne se reconnaît plus, il est littéralement hors de lui. Toutes les misères du monde lui sont de nouveau tombées sur les épaules mais cette fois-ci il se débat, se rebiffe, se révolte, sans contrôle. Il se décharge, utilise toute une énergie insoupçonnée et incroyable.
Il repousse Amélie tout en sexcusant auprès d'elle, la seule personne respectable à présent, sur le marché.

Berthe s'est éclipsée. Elle a fait appel au placier qui, à son tour a appelé à la rescousse le policier municipal. C'est le moment des explications, Félix a commencé à se calmer à la vue de la Loi.

« C'est ma femme. Je n'en peux plus. Je ne suis plus rien pour elle, je ne suis plus quun poids, un boulet. Mais je dois reconnaître que c'est réciproque »
Elle m'a ridiculisé, injurié, en public. Elle a déclaré à sa sœur, en me fixant :
« Les plus gros sont moins forts, et surtout plus tendres ! » Vous parlez d'une tendresse ! Mon sang n'a fait qu'un tour et, depuis le temps que cela n'allait plus, ce fut l'étincelle qui a mis le feu aux poudres »

Berthe est en larmes. Amélie pose tendrement une main sur l'épaule de son beau-frère :
« Écoute, Félix. Tout à l'heure, ni Berthe ni moi ne te voulions du mal, tu sais. Elle a simplement évoqué des plus gros et des plus tendres en parlant des radis… ! Remets-toi, je t'en prie, je souffre de te voir dans cet état. » Elle lui dépose alors un baiser sur le dos de la main.
Mais Félix continue, la voix hachée :
« Je me suis vidé, je me suis métamorphosé, aujourd'hui. Je ne suis plus résigné, j'ai résisté. Je ressens un immense bonheur, une plénitude inexplicable : Je suis moi. »

Loïc

10 commentaires:

Anonyme a dit…

A nouveau une superbe histoire, très bien écrite : des portraits de personnages qui reflètent l'âme humaine...
Tu as donc " commis " une nouvelle nouvelle, chapeau Loic!
Bonne journée.
Jeff

Loïc Tizef a dit…

Encore un grand merci pour ce qui ne peut que ... continuer à continuer à commettre. D'autant plus que j'y prends un pied pas possible, ainsi qu'Annie, qui passe derrière pour les relectures ...
Merci donc, je passerais bien te serrer la louche si je connaissais "Jeff" ...

Tmor a dit…

Très belle nouvelle ! Ça fait du bien de sortir de soi pour mieux se retrouver parfois.

les Caphys a dit…

tant de frustration accumulée ça peut faire mal. Très beau texte

Loïc Tizef a dit…

Merci pour ces premiers commentaires ! Ma connexion est limitée ...

almanito a dit…

Beau texte et belle écriture. On pousse un ouf de soulagement lorsque Félix sort de ses gongs, enfin! Et on respire avec lui.
J'ai beaucoup aimé la description minutieuse et réaliste du ressentiment du personnage, tout un monde petit bourgeois étouffant et morne, on s'y croirait. Bravo!

Loïc Tizef a dit…

Grand merci, c'est exactement l'impression que je me suis efforcé de donner ...
Loïc

jill bill a dit…

Sourire, Félix et ses "deux femmes".... ah on sait comment elles sont, en vieillissant elles ont un regard plus critique sur l'homme épousé... fais pas ci fais pas ça... et rentre ton ventre !! ;-)

Lenaïg a dit…

Oh ! Magnifique nouvelle qui joue comme une partition musicale (d'ailleurs, le fantôme hilarant de Bianca Castafiore la traverse !), sur les sentiments humains, les non-dits et les quiproquos, les difficultés à vivre ensemble, le tout ancré dans une réalité sonore et colorée, celle que vivent les gens de plus de cinquante ans ... La soupape de sécurité a bien fonctionné, elle a libéré toute la vapeur. Quel doux moment de clarté et de bonheur, la fin ! Bravo et merci, Loïc, et Annie !

Jeanne Fadosi a dit…

un grand moment digne de Brassens ... La fin du texte m'a évoqué le marché de Brives la Gaillarde mais bon la parano conduit à bien des qui-proquo dommage