Bienvenue chez moi

Je suis heureux de vous accueillir dans mon blog ! Vous y trouverez des textes, de la poésie, des souvenirs de vadrouilles et de voyages intimes, que j'ai écrits, seul ou dans un atelier d'écriture, depuis 2001... J'ai pour sujets d'inspiration un thème imposé, un texte, une photo, un tableau, une musique, ou un morceau de mon existence...
Les "Ecrimages" sont les résultats de ces rencontres entre la lettre et l'image...
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Loïc

jeudi 7 mai 2015

Guerlédan (suite, épisode 3)


Le grand-père décide que le moment est arrivé pour lui de prendre la parole. Cela ne lui est pas arrivé depuis plusieurs mois, car il s'essouffle rapidement et il a aussi une tendance à s’isoler, à s’enfermer dans ses songes. Il va donc parler lentement, gravement, car ce qu'il veut dire s’y prête. Il va s'économiser, donner ainsi plus de poids et de solennité à ses déclarations.



« Écoutez moi, Louis et Pierrick. Je sais, Louis, que tu as déjà entrepris, dès l'heure de ta retraite, d'accomplir ce qui t’apparaît comme un devoir, un cadeau pour ta postérité : Tu vas nous raconter, tu vas dire, tu vas coucher, toi le grand féru d’histoire, celle de notre famille. Eh bien, je veux, tant que j'en suis encore capable, y participer. En effet - il se racle la gorge, mais continue sans hésiter -  je sais des choses, des choses qui n'ont jamais été dites.

Je vais vous raconter l’histoire de mon papa, votre ancêtre. Il s'appelait Julien. Il aurait eu cent-dix sept ans exactement aujourd'hui. Un grand homme, pour nous (mon frère, ma sœur et moi, l’aîné).

Pendant mon enfance, la région et tout le centre-Bretagne, étaient bien plus actifs qu’aujourd'hui, grâce au canal, ce fameux Canal de Nantes à Brest, qui a apporté la vie, le commerce, les échanges humains, les rencontres, et même parfois les mariages entre « pays » et « étrangers ». Mon père Julien vivait de lui, grâce à lui, car il était marinier. Il adorait son métier, cela se sentait même s’il n’en parlait que rarement. Toute l'année ou presque, il dirigeait sa grosse gabarre, chargée de blé ou de pièces mécaniques usinées au port de Brest, quand il descendait vers Redon ou Nantes, ou alors il remontait vers Brest pour y porter des barils de vin et toutes sortes de précieuses marchandises provenant des pays lointains.

Lorsqu'il prit connaissance du projet de barrage, il fut épouvanté, devint comme fou et rejoignit aussitôt le groupe important des habitants des villages, qui ne voulaient pas voir disparaître tous leurs biens, leurs terres, leur gagne-pain, leur vie simple mais irremplaçable.

Les opposants eurent beau se battre bec et ongles, les ‘’gens de l'Electricité’’ gagnèrent, car l'argent est toujours le plus fort. On vit alors, durant des années, monter ce monstre de béton. La construction fit des blessés, des misères, et les ouvriers se plaignaient sans résultat de leur salaire trop faible, ‘’tout juste bon pour des Bretons’’, avait entendu proférer Julien, un soir, par des ingénieurs cyniques.

De 1924 à 1937, le chantier et ses ouvriers, reconnus et soutenus par un seul des ingénieurs qui prenait en compte l’aspect humain de leurs efforts, eurent à subir divers déboires (inondations causées par des crues du Blavet, éboulements, surprises dues aux mauvaises évaluations de la dureté ou de la friabilité des roches … Ces ennuis minaient le moral des ouvriers, et des révoltes commençaient à s’amorcer.

Mon père, malgré son engagement auprès de ceux qui résistaient, fut vaincu par le découragement. Il était déjà connu pour être un taiseux, bourru, antipathique, surtout après ce début de chantier qui était pour lui un drame. Cela ne s’arrangea pas.

Délaissant sa famille, il n’aimait que son chien Youki, qui l’accompagnait dans ses longues promenades dans la forêt, quand une escale lui en offrait le loisir. Ses rares voisins le nommaient « le berger » : Il en avait le comportement solitaire et renfermé.

Un seul homme lui convenait : Mathieu, l'ancien éclusier. Il était fréquent que Julien y fût logé chez lui, lors de ses escales à Beau Rivage. Il profitait alors du gîte et du couvert, et d’une solide amitié, qui avait peu à peu amadoué cet homme sauvage. Julien appréciait très sincèrement Mathieu, qui régnait alors en seul maître sur son écluse et sur son potager, ses royaumes. »

à suivre ...

7 commentaires:

Anonyme a dit…

On peut en effet imaginer la rencontre autour d'un bon verre de cidre entre le marinier et l'éclusier après le tour du potager; comme cela pourrait se passer dans certaines maisons éclusières si belles et fleuries, dans le beau pays de Redon par exemple.
Belle suite qui nous tient en haleine...
Jeff

Loïc Tizef a dit…

... qui tient en haleine, j'en suis bien content, car ... c'est le but du jeu !
Mais moi , je connais déjà la fin, nananèreu ...

tmor a dit…

L'univers s'étoffe, on s'y accroche.

Martine85 a dit…

J'ai continué ma lecture avec plaisir.... J'attends la suite avec impatience

Loïc Tizef a dit…

Patience ... ! C'est ça qui est rigolo pour celui qui distille son texte !
LOIC

Lenaïg a dit…

Merci beaucoup, Loïc, superbe ...

Loïc Tizef a dit…

Un grand merci, Lenaig, pour ces encouragements ... C'est une première pour moi !
LOIC