Bienvenue chez moi

Je suis heureux de vous accueillir dans mon blog ! Vous y trouverez des textes, de la poésie, des souvenirs de vadrouilles et de voyages intimes, que j'ai écrits, seul ou dans un atelier d'écriture, depuis 2001... J'ai pour sujets d'inspiration un thème imposé, un texte, une photo, un tableau, une musique, ou un morceau de mon existence...
Les "Ecrimages" sont les résultats de ces rencontres entre la lettre et l'image...
Je serai ravi de lire vos commentaires : Merci !
Loïc

mardi 30 juin 2015

La pigouille



Pigouilli, pigouilla, pigouillons en chœur !

Oui, je viens de le vérifier : le verbe « pigouiller » existe ! Lignorer ne m'empêchait pas de dormir, mais tout de même, cette pigouille me trottait dans la tête depuis trois semaines.
J'ai fait connaissance avec cet humble outil sur les canaux du Marais Poitevin, à Coulon. Le batelier le manie en le poussant au fond pour faire avancer les barques qui promènent les touristes.





Le nôtre, de batelier, pousse, remonte sa pigouille, puis recommence, depuis déjà une demi-heure. Aucun signe de fatigue. Il porte bien, pourtant, quelque sept décennies, et il n'a certainement pas fait que cela toute sa vie.
Ils étaient trois ou quatre à lembarcadère, un groupe d'assez joyeux lurons qui profitent de la retraite en pigouillant  et en tenant le guichet à tour de rôle. Robert (appelons-le ainsi)  les a salués en partant, leur lançant une plaisanterie que nous navons pas comprise.
Robert nous a déjà débité tout l'historique du Marais Poitevin, le pourquoi, le comment, nous voici bien informés et nous nous coucherons moins bêtes ce soir. Je ne vous en ferai d'ailleurs aucun résumé : je ne veux pas être taxé de concurrence déloyale !
Le voyage doit durer, en principe, une heure. Restent environ vingt minutesRobert nous a fait le coup du méthane. Je n'ai pas pu lui prêter le briquet qu'il me demandait, car je ne fume pas. Il n'a, semble-t-il, plus grand-chose à nous dire, et la fin sannonce un peu pénible. D'abord, il fait froid, et de plus en plus humide. Bientôt une petite pluie vient, avec un petit vent, nous donner une seule envie, celle d'atterrir, au sens premier.

 Et surtout : Robert, le pauvre (?), nous raconte dans le détail, passant le long des champs, tous les potins du secteurIci, la propriétaire n'avait pas voulu céder une parcelle. Là, "ils" étaient en brouille depuis longtemps : les six passagers de la barque commencent à s'emmerder royalement !

Ces histoires, petites histoires et historiettes, les cancans, bruits de couloir et de cour de ferme, ont fini de nous achever
Vingt minutes de trop, hélas. Sinon, de beaux plans pour les photos, en compagnie de personnes sympathiques qui s'obligeaient, comme nous, à rire des blagues éculées du bonhomme, ou à ne rien répondre aux hautes réflexions affligeantes à propos des "crétins d'écolos".
Mais sans la pluie, et sans notre ami Robert, finalement, une bonne matinée !

Loïc
  

lundi 29 juin 2015

Nous revoici !

Nous allons pouvoir reprendre nos publications dans notre thème "Vadrouilles", 
puisque ... nous revenons d'une belle boucle en France !

Ce tour dans le sud de la France (tout ce qui se trouve au sud de la Loire, pour les Bretons comme pour la météo) nous a menés en Marais poitevin, en Périgord, dans les Landes, les Pyrénées, le Quercy, le Charolais, l'Orléanais, le val de Loire, puis retour en Finistère ... Ouf ! 
Oui, mais tout cela en un mois et demi, il ne faut pas pousser, tout de même !
Alors, nous allons (en alternance avec des textes) vous proposer des photos et petits récits de ce voyage, si vous voulez bien.
Nous commençons par Coulon, au centre du Marais poitevin : de superbes maisons ...

et une "croisière" dans le marais, un lieu étonnant, hors du monde ...
à suivre ...

dimanche 28 juin 2015

Et les "garçons" ?

Bonjour à tout le monde
J'ai une question : les blogs d'écriture sont tenus, dans une très large majorité, par des "filles", Comm on dit à la télé. J'en cherche en vain (sans sexisme !) des "de garçons", car je suis curieux de voir s'il y a des différences : choix des sujets, des thèmes, leur traitement ...
Auriez-vous des pistes ? Merci !
Loïc
loic/point/roussain/arobase/orange/point/fr

samedi 27 juin 2015

Marins et marines.

Marins, marines.

Les marins et les ports : voilà le sujet, la « consigne » proposée aux écrivant(e)s de la communauté d'écriture « les croqueurs de mots », qui sera géré cet été par Enriqueta.
Je ne peux pas rater ça : c'est l'occasion ou jamais de me lancer, de prendre en marche ce grand train d'écritures, ce convoi de personnalités très différentes, et pourtant très liées.
Marins, ports ... ? "Fastoche", pour toi ! pourrait-on me dire. Voire ...

Fastoche ? Il me serait en effet assez facile de ressasser l'ambiance des romans maritimes, ceux de Pierre Mac Orlan, les chants de marins, et de servir tout chauds des vieux clichés.
Mais j'écris aujourd'hui depuis les bords de Loire, près d'Orléans : je viens d'y apprendre - moi qui ne connaissais que les "mariniers" - qu'il existe, ou existait deux marines, sur la Loire : le transport de marchandises, et celui de personnes, présentant de grandes différences dans les modes de travail et surtout dans les mentalités.
À Brest, quatre "marines" (au moins !) : la Royale (Marine Nationale), celle du Portde (port de Commerce), celle des pontons (la plaisance) et enfin quelques pêcheurs.
Je suis né en pleine période de reconstruction d'une ville totalement rasée par les bombardements américains et anglais de la fin de la guerre 39-45. Mes parents nous ont parlé, tout au long de notre jeunesse, de cette blessure qui les a littéralement traumatisés. Des quartiers disparus, le tram de l'époque, des noms de magasins, le Grand Pont tournant, me sont familiers, même si je ne les ai jamais connus, comme "Barbara", ou la Fanny de Laninon ...
Il y avait souvent beaucoup de monde, le soir, à "l'Abri de la tempête", dans une rue perpendiculaire à la fameuse rue de Siam. La faune des matafs (marins d'État), qui arboraient leurs bachis au pompon rouge, donnait à l'enfant que j'étais l'impression d'une foule bruyante, animée, mais sympathique et - le plus souvent - joviale et conviviale.
Je suis né juste au-dessus de ce bistro, chez moi, une nuit d'hiver. Je n'ai jamais su s'il pleuvait ce soir-là sur Brest, ni si la patrouille de la Police Maritime y avait fait une descente. Lorsqu'ils débarquaient, ceux-là, ça ne rigolait pas. Coups de matraques solidement appliqués, et au poste des punis, après un séjour dans la cellule de dégrisement ...
Mon père ne mettait jamais les pieds dans ce bistro. Il n'aimait pas, et surtout, fallait pas mélanger : les matafs d'un côté, les ouvriers de l'Arsenal de l'autre, non mais ! Les ouvriers, pour leur part, étaient bien plus nombreux à être "casés", pères de famille ... Pas la même vie.
Des cris, des bribes de conversations montaient parfois jusqu'à l'étage :
 "Indochine", puis "Algérie" ...

2015. Le nombre d'ouvriers de l'Arsenal s'est réduit comme peau de chagrin. On ne reconnaît plus les matafs dans les rues, car ils sont en civil. La curiosité est attisée l'orque l'on croise un marin étranger en escale : le jeu consiste à reconnaître le pays à l'uniforme.
Durant mon adolescence, et plus particulièrement en 1968, je ne voulais plus entendre parler des bateaux gris, car j'étais, comme beaucoup alors, pacifiste et antimilitariste. Dans le premier port militaire français, cela faisait un peu désordre ... !
Mon amour (le mot n'est pas trop fort) allait au port de commerce. Les noms des navires, leurs pavillons, leurs équipages, que je rencontrais sur les quais, m'invitaient aux voyages, comme un Marius breton. Je restais de longs moments à tenter de deviner l'origine du bateau, sa cargaison, creusant ma mémoire des cours de géographie économique et humaine.
J'ai depuis, bien sûr, rangé la Mobylette qui, à défaut des océans, me menait presque tous les jours au Portde.
Les tas de charbon ont disparu, les petits bistros aussi. Une grande salle d'animations culturelles les a remplacés.
Perte de l'âme d'une ville ? Nostalgie, quand tu nous tiens ... Qui a écrit "sans passé nous n'avons pas de présent" ?
Ah, j'oubliais : "À l'abri de la tempête" est à présent une agence du "Crédit Patate", comme on dit à Brest.

Loïc

mercredi 24 juin 2015

Nexxo, le cheval fou

Tous les lanterneaux sont pourtant ouverts en grand, les "écoutilles" du tableau de bord soufflent tant qu'elles le peuvent un air chaud, tentant de nous refroidir ... Je saisis régulièrement ma bouteille d'eau, et engloutit goulûment ... Ma femme me pulvérise toutes les trois minutes sur la figure un jet d'eau qui me fait sursauter. Nous ne sommes vraiment pas habitués à cette chaleur lourde, accablante, qui nous anéantit.
Notre prochain camping-car, c'est sûr, aura la clim', bon Dieu !
Enfin - je commençais vraiment à perdre tout espoir - nous approchons du port de salut, voici l'aire de stationnement ! Sauvés ... Repos, douche : nous allons revivre ! Encore quelques efforts, car il nous faut bien garer "la bête". Dans le milieu des camping-caristes, cette chose porte beaucoup de noms plus ou moins heureux et appropriés, mais toujours très affectueux : BB (comme Boîte à bonheur), Baluchon (celui-là, je l'adore !) ...
Bien conscients d'avoir accompli aujourd'hui un exploit inégalé, nous avons, en un seul jour, "fait" le col du Tourmalet ET le cirque de Gavarnie ! Nous sommes cuits, à jeter, à ramasser à la petite cuiller, des lavasses.
Mais il ne faut jamais désespérer, et tout vient à point pour qui sait attendre : comme par miracle (ou plutôt grâce à Annie) devant moi, près du véhicule, sous l'auvent, nous attendent près des transatlantiques les petits gâteaux, les fruits givrés, le jus de fruit et l'apéritif. Nous communions alors, dans une extase qui nous envahit, à la joie indicible de l'Etape, orteils en éventail, un sourire béat en est le signe muet. Nous sommes au Ciel (y a-t'il un paradis des camping-caristes ?), ivres de plaisir et de fatigue. Devant nos yeux mi-clos défilent les merveilleux paysages de la journée ...
Ah mais ... Avant, il me reste à mettre en place les cales qui vont donner à notre bivouac ambulant une horizontalité bienvenue.

Ça y est, nous sommes prêts pour un repos réparateur, avant la prochaine étape. Certains pourront (oseront) prétendre que nous ne sommes pas à plaindre, mais ils auront tort, qu'ils se le tiennent pour dit.
Bien allongé dans mon transat, les yeux perdus dans le vague, je laisse mon regard vagabonder ...
Les cales, sous les deux roues à l'arrière, changent lentement de couleur. De jaune franc, elles se colorent à présent en un bleu ciel transparent. Leur pointe est un des innombrables sommets que nous avons pu admirer, des nimbes les couvrent puis s'estompent ...
La route de montagne est de plus en plus raide, les lacets se succèdent, interminablement, lancinants, mais je suis sous un charme inconnu, hypnotisé. Je monte vers le ciel, je ne m'arrêterai jamais. Les virages, les ravins, le vide à ma gauche, me paralysent et me transcendent tout à la fois.
Plusieurs fois j'ai dû m'arrêter, en sueur, pour laisser passer des vaches ou des moutons en liberté dans les alpages, mais cette fois-ci ce sont ... des lamas qui nous barrent le passage, guidés par le capitaine Archibald Haddock, qui arbore un large sourire assez inquiétant, car il ne présage rien de bon. Je ne lui connaissais pas cet air sadique, moi ... Tout à coup, de gros nuages forment un brouillard épais qui ne m'autorise qu'une visibilité de quelques mètres.
Une femme se tient près de moi : la fée Clochette. Elle m'a gentiment proposé de remplir la fonction de co-pilote. Comment refuser, bien sûr ? Si avenante, si aimable, si ... Mais j'arrête de divaguer, quand elle me crie soudain :
"Mais fais un peu attention à ce que tu fais ! J'en étais certaine, ce n'est pas la bonne route, nous voici perdus en pleine montagne, espèce d'idiot !"
"Je t'assure, Clochette, que ..." balbutié-je. Mais je me ravise : "Mais ne crois pas que je sois ignare au point de nous conduire n'importe où, j'ai bien préparé notre itinéraire. Et puis tu commences à m'agacer sérieusement, toi !
Clochette sent bien que cela ne va pas tarder à tourner au vinaigre : elle saisit alors, tel une baguette magique, le levier de vitesse, et l'agite en tous sens, proférant des formules cabalistiques que la bienséance ne me permet pas de répéter ici.
En un éclair, le brouillard se dissipe, un beau soleil apparaît en même temps qu'un merveilleux sourire sur le visage radieux de la fée.

Tout a repris son cours normal, et je roule de nouveau l'esprit libre, sur une route bien dégagée. Les platanes rythment l'allure du camping-car, dans l'alternance de leurs ombres et du scintillement des espaces. Je dépasse souvent des cyclistes, seuls ou en groupes, qui m'adressent des saluts amicaux lorsqu'ils ont aperçu nos deux vélos, accrochés bien sagement sur leur porte-vélo.
Je devise gaiement, abordant tous les sujets, et surtout en riant bien des plaisanteries que nous nous renvoyons. Nous les connaissons presque toutes, mais c'est tellement bon de les réentendre : "c'est encore meilleur réchauffé !"
Une casquette se présente, à ma gauche. "Tiens, une casquette", est ma seule réaction, d'une stupidité affligeante. Puis je réagis, freine, accélère, donne un coup de volant, le camping-car frôle le bas-côté. Une casquette, ce pourrait être celle d'un coureur ... S'ils en portaient encore ! Mais ce n'est plus le cas, et ici ... Il s'agit de celle du Kid. Oui, le kid, le gosse, de Charlie Chaplin, pédale à toute allure sur mon vélo (je le reconnais, c'est le mien, la sonnette est bleue, celle d'Annie est rose). Je ne sais ce qui me prend : j'ouvre ma vitre, et le traite de voleur, sans me demander comment ce vélo ... Mais le kid, bien sûr, ne comprend pas le français, et file devant, poursuivi par un trop mignon chien westie habillé en policeman qui souffle à perdre haleine dans un sifflet asthmatique.
Le Hollandais, lui, je le connais : C'est lui, celui qui suit sur le vélo d'Annie, qui a sympathisé sur le dernier camping, et qui a poussé la gentillesse jusque m'enseigner la fabrication du gouda. C'est lui, le Hollandais volant, qui décolle devant moi, pour faire le malin, avant de s'écraser sur la voûte d'un tunnel que je me suis bien gardé de lui signaler : Bien fait.

Bon, pas grave, me voici débarrassé des gêneurs. Je peux laisser Nexxo exprimer toute sa puissance, comme un cheval bridé qu'on libère. "Nexxo" ?  Ah, oui, c'est le nom officiel de ce véhicule, de la famille des Bürstner, vous avez bien connu ces gens-là.
Ne rigolons plus. Le turbo est lancé. Un ronflement de plus en plus violent envahit l'espace, gagne toute la vallée. L'antenne de TV, d'ordinaire si docile dans son logement du toit, en sort, hystérique, se tordant, twistant comme mon père quand il est gai, et elle commence à tourner, virevolter, accélère ... Nexxo décolle ! Un éclair gigantesque zèbre le ciel, le sol tremble sous ses sabots et sous mon volant, un énorme hennissement à rendre sourd jaillit, les jambes du cheval se raidissent, la crinière se dresse et fume : Mais il jouit, l'animal !
L'orgasme était trop puissant, le cœur n'a pas tenu. Mort instantanée. Le camping-car, désemparé tel un paquebot dans la tempête, sombre vers le fond du Cirque de Gavarnie ...
"Non mais ! Tu ne veux pas arrêter un peu de faire le clown ?"
La Belle au bois dormant (ou Annie ?) se rendort, allongée sur le lit du camping-car. Je n'avais pas remarqué qu'elle y montait, lorsque je me suis allongé sur mon transat.
Elle ronfle, ronfle. Elle aussi.
Elle a les traits de la fée Clochette.

Loïc

mardi 9 juin 2015

Châteaux de sable

Un vent léger caresse les hauteurs de la dune. Les oyats, plantés il y a quelques années par les élèves des écoles, s’agitent au bord du sentier de promenade qui invite les passants à jouir du spectacle de la mer sans détruire cette dune si fragile. On a enseigné aux enfants le respect de l’Océan, pour eux-mêmes, leurs enfants et les enfants de leurs enfants. « La Terre ne nous appartient pas, elle appartient à nos enfants » …
Elle s’est redressée lentement, s’est appuyée sur un coude. Elle a remis en place le coin de sa serviette de plage, soulevé par un petit coup de vent. Assise, elle redécouvre le livre commencé, puis posé sur le sable et oublié.
Christelle sourit : « Ce n’était sans doute pas intéressant, je n’y ai pas accroché ! » Elle se tourne sur l’autre flanc, offrant au soleil, resplendissant en ce milieu d’après-midi, son côté droit. Elle apprécie grandement ce moment privilégié d’une « petite bronzette ». Elle a la chance – on le lui répète tant – de vivre au bord de la mer : Elle se donne le droit de le mériter, et d’en profiter, à fond.
Encore un coup de vent… « Je n’aurais pas dû faire un shampooing juste avant de venir ici. Mes cheveux sont trop fins, ils volent dans tous les sens ; bonjour, la corvée de démêlage, ce soir ! »
Mais non, ce n’est pas le vent. Kevin, quatre ans, a entrepris (« je veux faire tout seul ! ») la construction d’un château de sable, comme il a vu faire les grands. Il y a renoncé après quelques minutes, car il faut que cela soit plus facile, et surtout que ça aille plus vite !
Il interpelle sa maman : « Hé, tu m’aides, je veux faire une piste ». Une piste, c’est cette route que l’on trace dans le sable à l’aide d’un bâton trouvé dans les laisses de mer. Sur ce circuit feront bientôt la course les petites voitures qui attendent dans le sac de plage de Christelle.
« Attends un peu, chéri, maman se repose… » De fait, elle cligne des yeux, dodeline de la tête.
« Je n’aurais pas dû, ce troisième verre de vin, à midi. Avec mes cachets, ça ne me va pas ». Un homme qui passerait là ne manquerait pas de porter son regard sur cette jeune femme au corps d’une plastique très agréable, mise en valeur par un joli maillot deux-pièces assez sexy. Mais le visage de Christelle exprime, lui, une immense lassitude, une fatigue très ancienne, certainement. Et surtout, ce regard perdu, vide, un regard de vieille, souffreteuse et désabusée.
-         « Oui, quoi, encore ?
-         C’est le sable, maman, il ne veut pas tenir, il n’est pas assez mouillé ! 
-         Laisse-moi, Kevin, tu commences à m’agacer. »
Christelle réagit alors avec résignation, se secoue, se lève et participe, avec la plus grande patience possible, à la construction de la piste de son petit garçon. Lui, promu au grade d’entrepreneur en chef, ne se prive pas de donner des ordres, des contre-ordres. Puis il se met à pousser des petits cris aigus d’insatisfaction, tape des pieds, car cela ne va pas comme il veut. Enfin, voici les pleurs …
Christelle reste sans réaction. Elle n’entend plus. Quelque chose l’a poussée à ne plus rien entendre, elle s’est recouchée sur le dos.
Des mots, des plaintes, puis des petits rires lui parviennent, de très loin. Kevin a pris le parti de jouer tout seul. Il en a l’habitude. Sa maman est souvent comme ça. Et comme il n’a ni frère ni sœur…
Elle a fixé longuement les nuages, qui passaient lentement, se déchiraient, se reformaient, parfois menaçants, puis cédaient aux avances du soleil.
Un cumulus lui adresse un clin d’œil : « Tu te souviens, petite Christelle, de ces énormes châteaux de sable que tu bâtissais avec tes deux grands frères, sur cette plage ? Tu te souviens de tes virées à vélo, quand tu pédalais vers ton petit paradis ? » 
Christelle soupire. Tendres soupirs, émus à l’évocation de sa jeunesse si simple et si heureuse ; mais soupirs de nostalgie, et de regrets, aussi.
Tout, finalement, s’est passé ici. Elle déroule le résumé de sa brève existence : Son enfance sans histoire, ses études au collège, à cinq kilomètres, puis au lycée, à seulement vingt kilomètres. Elle n’a jamais quitté son « pays ». Erreur ? Aurait-elle dû ? Lui aurait-elle fallu s’éloigner, quitter son nid, pour poursuivre en Fac sa formation en Littérature française, qu’elle adorait ?
C’est ici qu’elle s’est fixée (un petit sourire éclaire son visage : « comme une bernique sur son rocher ! »)
C’est ici, aussi, qu’elle l’a rencontré le « beau gosse », comme elle disait dans de grands éclats de rire… Sylvain n’avait eu aucune peine à la séduire : Elle avait succombé au coup de foudre, dès le premier regard ! Jeune, comme elle, athlétique, beau tout simplement, et tellement drôle, blagueur, et si tendre …
Elle a obtenu son Bac, assez facilement, mais sans s’y attendre, et, curieusement, sans en éprouver de plaisir particulier. Etait-il possible que ce fût normal qu’elle réussisse ? Elle avait culpabilisé devant son orgueil, puis cela s’était estompé…
La vie avec Sylvain avait été un rêve … durant six mois. Elle avait été, très rapidement, enceinte de Kevin. Plus question de Fac ! ni pour elle, ni surtout pour Sylvain, qui dévoilait son tempérament machiste et autoritaire. Cette attitude ne tarda pas à se manifester de façon régulière, de plus en plus pesante.
Christelle commença à se sentir, de jour en jour, totalement seule.
Seule devant sa caisse de supermarché, poste qu’elle abandonna vite à cause de ses « trop nombreux arrêts-maladie ».
Seule, face à l’éducation de Kevin ; « C’est l’affaire des femmes, ça ! » déclarait Sylvain, avec lequel les disputes étaient désormais très fréquentes.
Seule avec ses regrets… « Si je ne m’étais pas mariée… professeur de français, oui, j’en étais capable… J’étais trop jeune pour être mère… Ma jeunesse, gâchée… Et ce Kevin… si encore… » Frisson.
Seule avec ses rancoeurs… « Beau gosse ? » Joli cœur, oui ! Egoïste, infidèle (elle en était persuadée) il passait tous « ses » loisirs devant les matchs de foot, bière à la main, au bar-tabac-PMU d’à côté… « Comme un vieux Dupont-La-Joie ! » lui avait-elle lancé un soir.
Christelle, les yeux fixes, regarde le ciel. Elle voudrait l’interroger, mais ne sait comment formuler ses questions. En a-t-elle, seulement, des questions ?
Elle caresse doucement son sac de plage. Elle sait bien qu’elle y range ses médicaments, qu’il lui suffirait de…
« Merde, non ! Il ne faut pas ! Et Kevin, alors ? Je ne suis vraiment qu’une merde, c’est moi, la merde ! »
Etre seule, seule enfin… sans Sylvain, sans lui…
« Madame, madame ? Christelle sursaute. Le MNS porte devant elle son enfant. Elle sort péniblement de sa torpeur.
« Il a échappé à votre surveillance, nous l’avons rattrapé alors qu’il était déjà en grande difficulté dans le courant. Vous savez bien, Madame, qu’il y a beaucoup de courant, ici, et des grosses vagues ! »
Si elle le sait bien …
Christelle ne sait plus où elle est. Elle bondit, court vers la mer, laissant Kevin dans les bras du MNS. Elle revient, l’air hagard, tourne dans tous les sens comme une toupie. Elle serre son ventre entre ses mains, comme atteinte de violentes douleurs, puis fait de grands moulinets avec les bras, secoue la tête, s’arrache les cheveux…
« Surveillance, surveillance, surveillanceu ! » chante-t-elle. « La mer, la mèreu, en surveillanceu !... »
« Venez, Madame. Nous allons appeler un médecin »
« Un médecin ? Mais … cet enfant va très bien, non ? »
« Un médecin… pour vous, Madame … »


Loïc