Bienvenue chez moi

Je suis heureux de vous accueillir dans mon blog ! Vous y trouverez des textes, de la poésie, des souvenirs de vadrouilles et de voyages intimes, que j'ai écrits, seul ou dans un atelier d'écriture, depuis 2001... J'ai pour sujets d'inspiration un thème imposé, un texte, une photo, un tableau, une musique, ou un morceau de mon existence...
Les "Ecrimages" sont les résultats de ces rencontres entre la lettre et l'image...
Je serai ravi de lire vos commentaires : Merci !
Loïc

mardi 9 juin 2015

Châteaux de sable

Un vent léger caresse les hauteurs de la dune. Les oyats, plantés il y a quelques années par les élèves des écoles, s’agitent au bord du sentier de promenade qui invite les passants à jouir du spectacle de la mer sans détruire cette dune si fragile. On a enseigné aux enfants le respect de l’Océan, pour eux-mêmes, leurs enfants et les enfants de leurs enfants. « La Terre ne nous appartient pas, elle appartient à nos enfants » …
Elle s’est redressée lentement, s’est appuyée sur un coude. Elle a remis en place le coin de sa serviette de plage, soulevé par un petit coup de vent. Assise, elle redécouvre le livre commencé, puis posé sur le sable et oublié.
Christelle sourit : « Ce n’était sans doute pas intéressant, je n’y ai pas accroché ! » Elle se tourne sur l’autre flanc, offrant au soleil, resplendissant en ce milieu d’après-midi, son côté droit. Elle apprécie grandement ce moment privilégié d’une « petite bronzette ». Elle a la chance – on le lui répète tant – de vivre au bord de la mer : Elle se donne le droit de le mériter, et d’en profiter, à fond.
Encore un coup de vent… « Je n’aurais pas dû faire un shampooing juste avant de venir ici. Mes cheveux sont trop fins, ils volent dans tous les sens ; bonjour, la corvée de démêlage, ce soir ! »
Mais non, ce n’est pas le vent. Kevin, quatre ans, a entrepris (« je veux faire tout seul ! ») la construction d’un château de sable, comme il a vu faire les grands. Il y a renoncé après quelques minutes, car il faut que cela soit plus facile, et surtout que ça aille plus vite !
Il interpelle sa maman : « Hé, tu m’aides, je veux faire une piste ». Une piste, c’est cette route que l’on trace dans le sable à l’aide d’un bâton trouvé dans les laisses de mer. Sur ce circuit feront bientôt la course les petites voitures qui attendent dans le sac de plage de Christelle.
« Attends un peu, chéri, maman se repose… » De fait, elle cligne des yeux, dodeline de la tête.
« Je n’aurais pas dû, ce troisième verre de vin, à midi. Avec mes cachets, ça ne me va pas ». Un homme qui passerait là ne manquerait pas de porter son regard sur cette jeune femme au corps d’une plastique très agréable, mise en valeur par un joli maillot deux-pièces assez sexy. Mais le visage de Christelle exprime, lui, une immense lassitude, une fatigue très ancienne, certainement. Et surtout, ce regard perdu, vide, un regard de vieille, souffreteuse et désabusée.
-         « Oui, quoi, encore ?
-         C’est le sable, maman, il ne veut pas tenir, il n’est pas assez mouillé ! 
-         Laisse-moi, Kevin, tu commences à m’agacer. »
Christelle réagit alors avec résignation, se secoue, se lève et participe, avec la plus grande patience possible, à la construction de la piste de son petit garçon. Lui, promu au grade d’entrepreneur en chef, ne se prive pas de donner des ordres, des contre-ordres. Puis il se met à pousser des petits cris aigus d’insatisfaction, tape des pieds, car cela ne va pas comme il veut. Enfin, voici les pleurs …
Christelle reste sans réaction. Elle n’entend plus. Quelque chose l’a poussée à ne plus rien entendre, elle s’est recouchée sur le dos.
Des mots, des plaintes, puis des petits rires lui parviennent, de très loin. Kevin a pris le parti de jouer tout seul. Il en a l’habitude. Sa maman est souvent comme ça. Et comme il n’a ni frère ni sœur…
Elle a fixé longuement les nuages, qui passaient lentement, se déchiraient, se reformaient, parfois menaçants, puis cédaient aux avances du soleil.
Un cumulus lui adresse un clin d’œil : « Tu te souviens, petite Christelle, de ces énormes châteaux de sable que tu bâtissais avec tes deux grands frères, sur cette plage ? Tu te souviens de tes virées à vélo, quand tu pédalais vers ton petit paradis ? » 
Christelle soupire. Tendres soupirs, émus à l’évocation de sa jeunesse si simple et si heureuse ; mais soupirs de nostalgie, et de regrets, aussi.
Tout, finalement, s’est passé ici. Elle déroule le résumé de sa brève existence : Son enfance sans histoire, ses études au collège, à cinq kilomètres, puis au lycée, à seulement vingt kilomètres. Elle n’a jamais quitté son « pays ». Erreur ? Aurait-elle dû ? Lui aurait-elle fallu s’éloigner, quitter son nid, pour poursuivre en Fac sa formation en Littérature française, qu’elle adorait ?
C’est ici qu’elle s’est fixée (un petit sourire éclaire son visage : « comme une bernique sur son rocher ! »)
C’est ici, aussi, qu’elle l’a rencontré le « beau gosse », comme elle disait dans de grands éclats de rire… Sylvain n’avait eu aucune peine à la séduire : Elle avait succombé au coup de foudre, dès le premier regard ! Jeune, comme elle, athlétique, beau tout simplement, et tellement drôle, blagueur, et si tendre …
Elle a obtenu son Bac, assez facilement, mais sans s’y attendre, et, curieusement, sans en éprouver de plaisir particulier. Etait-il possible que ce fût normal qu’elle réussisse ? Elle avait culpabilisé devant son orgueil, puis cela s’était estompé…
La vie avec Sylvain avait été un rêve … durant six mois. Elle avait été, très rapidement, enceinte de Kevin. Plus question de Fac ! ni pour elle, ni surtout pour Sylvain, qui dévoilait son tempérament machiste et autoritaire. Cette attitude ne tarda pas à se manifester de façon régulière, de plus en plus pesante.
Christelle commença à se sentir, de jour en jour, totalement seule.
Seule devant sa caisse de supermarché, poste qu’elle abandonna vite à cause de ses « trop nombreux arrêts-maladie ».
Seule, face à l’éducation de Kevin ; « C’est l’affaire des femmes, ça ! » déclarait Sylvain, avec lequel les disputes étaient désormais très fréquentes.
Seule avec ses regrets… « Si je ne m’étais pas mariée… professeur de français, oui, j’en étais capable… J’étais trop jeune pour être mère… Ma jeunesse, gâchée… Et ce Kevin… si encore… » Frisson.
Seule avec ses rancoeurs… « Beau gosse ? » Joli cœur, oui ! Egoïste, infidèle (elle en était persuadée) il passait tous « ses » loisirs devant les matchs de foot, bière à la main, au bar-tabac-PMU d’à côté… « Comme un vieux Dupont-La-Joie ! » lui avait-elle lancé un soir.
Christelle, les yeux fixes, regarde le ciel. Elle voudrait l’interroger, mais ne sait comment formuler ses questions. En a-t-elle, seulement, des questions ?
Elle caresse doucement son sac de plage. Elle sait bien qu’elle y range ses médicaments, qu’il lui suffirait de…
« Merde, non ! Il ne faut pas ! Et Kevin, alors ? Je ne suis vraiment qu’une merde, c’est moi, la merde ! »
Etre seule, seule enfin… sans Sylvain, sans lui…
« Madame, madame ? Christelle sursaute. Le MNS porte devant elle son enfant. Elle sort péniblement de sa torpeur.
« Il a échappé à votre surveillance, nous l’avons rattrapé alors qu’il était déjà en grande difficulté dans le courant. Vous savez bien, Madame, qu’il y a beaucoup de courant, ici, et des grosses vagues ! »
Si elle le sait bien …
Christelle ne sait plus où elle est. Elle bondit, court vers la mer, laissant Kevin dans les bras du MNS. Elle revient, l’air hagard, tourne dans tous les sens comme une toupie. Elle serre son ventre entre ses mains, comme atteinte de violentes douleurs, puis fait de grands moulinets avec les bras, secoue la tête, s’arrache les cheveux…
« Surveillance, surveillance, surveillanceu ! » chante-t-elle. « La mer, la mèreu, en surveillanceu !... »
« Venez, Madame. Nous allons appeler un médecin »
« Un médecin ? Mais … cet enfant va très bien, non ? »
« Un médecin… pour vous, Madame … »


Loïc
Enregistrer un commentaire