Ecrimagineur

Je suis heureux de vous accueillir dans mon blog ! Vous y trouverez des textes, de la poésie, des souvenirs de vadrouilles et de voyages intimes, que j'ai écrits, seul ou dans un atelier d'écriture, depuis 2001... J'ai pour sujets d'inspiration un thème imposé, un texte, une photo, un tableau, une musique, ou un morceau de mon existence...
Les "Ecrimages" sont les résultats de ces rencontres entre la lettre et l'image...
Je serai ravi de lire vos commentaires : Merci !
Loïc

mardi 22 août 2017

A l'abri de la tempête

Je suis né au-dessus d’un bistro : « à l’Abri de la Tempête ».
Ma ville, c’est ma rue, et c’est un terrain de jeux. 


     Les marins et les ports ... ? "Fastoche", pour toi ! pourrait-on me dire. Voire ...

 Fastoche ? Il me serait en effet assez facile de ressasser l'ambiance des romans maritimes, ceux de Pierre Mac Orlan, les chants de marins, et de servir tout chauds des vieux clichés.
 Mais j'écris aujourd'hui depuis les bords de Loire, près d'Orléans : Je viens d'y apprendre - moi qui ne connaissais que les "mariniers" - qu'il existe, ou existait deux marines, sur la Loire : le transport de marchandises, et celui de personnes, présentant de grandes différences dans les modes de travail et surtout dans les mentalités.
 À Brest, quatre "marines" (au moins !) : la Royale (Marine Nationale), celle du Portde (port de Commerce), celle des pontons (la plaisance) et enfin quelques pêcheurs.
    
     Je suis né, baby-boomer, en pleine période de reconstruction d'une ville totalement rasée par les bombardements américains et anglais de la fin de la guerre 39-45, particulièrement ceux du siège, en 1944. Mes parents nous ont parlé, tout au long de notre jeunesse, de cette blessure une tourmente qui les a littéralement traumatisés. Des quartiers disparus, le tram de l'époque, des noms de magasins, le Grand Pont tournant, me sont familiers, même si je ne les ai jamais connus, comme "Barbara", ou la Fanny de Laninon ...
 Il y avait souvent beaucoup de monde, le soir, à "l'Abri de la tempête", dans une rue perpendiculaire à la fameuse rue de Siam. La faune des matafs (marins d'État), qui arboraient leurs bachis au pompon rouge, donnait à l'enfant que j'étais l'impression d'une foule bruyante, animée, mais sympathique et - le plus souvent - joviale et conviviale. Mais parfois jaillissaient des mots, "Indochine", ou"Algérie", et le patron devait briser net les fougueux élans ...
     Je suis né juste au-dessus de ce bistro, dans l'appartement familial, une nuit d'hiver. Je n'ai jamais su s'il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là, ni si la patrouille de la Police Maritime y avait fait une descente. Lorsqu'ils débarquaient, ceux-là, ça ne rigolait pas. Coups de matraque solidement distribués, et ... au poste des punis, après un séjour en cellule de dégrisement ...




     Mon père ne mettait jamais les pieds dans ce bistro. Il n'aimait pas, et on n'appréciait que moyennement sa présence, car il buvait très peu d'alcool. Et surtout : Fallait pas mélanger ! les matafs d'un côté, les ouvriers de l'Arsenal de l'autre, non mais ! Pour leur part, les ouvriers étaient bien plus nombreux à être "casés", pères de famille ... Pas la même vie, pas le même monde.
     Dans ma rue, la rue de Lyon, une fille (une grande, au moins dix ans) fait du hula-hoop pour nous épater (le mot est d’époque). Je crois bien que j’avais le béguin pour elle.
     Devant mon immeuble, une école en construction. Comme toute la ville, d’ailleurs. Partout, des ruines. Parfois, j’entends parler de gens qui ont disparu, volatilisés par une bombe non explosée.
     De ma chambre, je perçois (que n’aurais-je donné pour les comprendre !) les discussions mêlées et bruyantes des ouvriers de l’Arsenal, et parfois dans la rue viennent s’échouer des marins en goguette, qui ont perdu leur cap…
     Régulièrement, passe le rémouleur, avec son triporteur : « Ciseaux, couteaux, coupez ! » ou le vitrier : « Encore un carreau d’cassé, v’là l’vitrier qui passe ! » Nous chantons avec lui… Puis ce sera le marchand de pillou. Lui, avec son sac de pommes de terre sur la tête, nous le craignons un peu…
     Déjà, on voit un nombre assez important de voitures ; celle que je préfère est « celle qui louche » (la Peugeot 102, je crois, qui avait les phares très rapprochés derrière la calandre). Dimanche, nous embarquerons, à six, dans la Juvaquatre offerte par Mémée, qui a gagné à la Loterie Nationale (un billet entier des Gueules Cassées, s’il vous plaît). Direction la côte nord, Argenton, ou Porspoder, les « montagnes russes », les vaches au derrière couvert d’une croûte qui nous fait, c’est une tradition, nous boucher le nez et leur tirer la langue. Chaque fois que nous passons devant un calvaire (c'est à dire à chaque carrefour ou presque), Papa fait un signe de croix.
     Parfois aussi, nous quittons notre fief pour livrer bataille contre ceux de la rue Colbert (les fils de la Haute, les enfants d’officiers). C’est qu’il faut le défendre, notre domaine ! Ou alors, nous nous risquons encore plus loin : Rue Jean-Jo (Jaurès), où, le jour de la Fête des Cornemuses, je suis effrayé par les Grosses Têtes, qui veulent m’attirer vers elles. Plaisirs suprêmes : monter « dans l’escalier roulant » des Nouvelles Galeries, ou aussi remplir, à la tirette, les bouteilles de vin. 
     La dernière image inscrite dans ma mémoire de cette rue de Lyon est, tout au fond, inaccessible, l’Hôpital des Armées, dont le portail s’éloigne, alors que nous déménageons vers un « Petit-Paris » inconnu, presque la campagne, sur la route de Paris.
J’ai sept ans, en 1959. Brest, la suppliciée, se fait reconstruire, lentement, vaillamment.

     ..... 2017. Le nombre d'ouvriers de l'Arsenal s'est réduit comme peau de chagrin. On ne reconnaît plus les matafs dans les rues, car ils sont en civil. La curiosité est attisée lorsque l'on croise un marin étranger en escale : le jeu consiste à reconnaître le pays à l'uniforme.
 Durant mon adolescence, et plus particulièrement en 1968, je ne voulais plus entendre parler des bateaux gris, car j'étais, comme beaucoup alors, pacifiste et antimilitariste. Dans le premier port militaire français, cela faisait un peu désordre ... !

     Mon amour (le mot n'est pas trop fort) allait au port de commerce. Les noms des navires, leurs pavillons, leurs équipages, que je rencontrais sur les quais, m'invitaient aux voyages, comme un Marius breton. Je restais de longs moments à tenter de deviner l'origine du bateau, sa cargaison, creusant ma mémoire des cours de géographie économique et humaine.
 J'ai depuis, bien sûr, rangé la Mobylette qui, à défaut des océans, me menait presque tous les jours au Portde.
Les tas de charbon ont disparu, les petits bistros aussi. Une grande salle d'animations culturelles les a remplacés.
 Perte de l'âme d'une ville ? Nostalgie, quand tu nous tiens ... Qui a écrit "sans passé nous n'avons pas de présent" ?


     Ah, j'oubliais : "À l'abri de la tempête" est à présent une agence du "Crédit Patate", comme on dit à Brest.

dimanche 20 août 2017

Brest : un "avant / après"

La goélette "Recouvrance"
Brest
Une ville qui m'est chère
Le berceau de ma famille
Des sons, des chansons, qui portent un patrimoine
Chants de vie, de désespoir
De luttes
De camaraderies
D'espoirs
Brest-la-Rouge
Blessée mais vivante.

En hommage à tous les anciens qui connurent une catastrophe
Personnelle ou collective
Du Brest d'avant-guerre (video et audio, 45 minutes)
Au Brest d'aujourd'hui (diaporama)

Voici, à suivre, les "mots de vie" d'un Ti Zef.

samedi 12 août 2017

Mon nid


Mon nid.

Un nid, oui, (trop?) grand pour moi. J'ai quitté la ville de Brest, où je suis né en 1952. J'habite à présent, depuis 1983, dans un charmant village de Cornouaille, en sud-Finistère. La mer des "bâtiments gris" - les bateaux de la Royale - a laissé la place, dans mon horizon, à celle des plages, des campings.
Je suis resté "attaché par les tripes" à cette ville, par mon histoire familiale, par l'Histoire, dans laquelle elle a joué un grand rôle, et surtout par l'étrange parfum qui monte vers tous ses habitants, anciens comme nouveaux.
De l'Histoire, oui, bien sûr. Mais ... "de l'art ?", diront certains. En effet, derrière les façades austères ("staliniennes", peut-on entendre !), les rues bétonnées et quadrillées lors de la Reconstruction, se cachent des trésors : le patrimoine maritime (photos, chants, livres, tableau, films ...)
Brest, "au nom qui claque comme un drapeau", est touchante et fait preuve d'une forte identité. Plusieurs éléments de son histoire contemporaine sont parties intégrantes de la vie de ma famille; je ne puis donc pas me résigner à en interrompre l'étude, avec une nostalgie qui tente ne pas noyer l'objectivité. Je vous invite mes prochaines pages sur ces sujets, espérant que vous y trouverez votre compte et ressentirez mes émotions.

Depuis 1954, la SEBL (Société des Etudes de Brest et du Léon) élabore des articles, souvent très érudits, et toujours très bien documentés, qui sont publiés dans les "Cahiers de l'Iroise", une mine précieuse.

jeudi 10 août 2017

Ile-Tudy


C'est déjà sec, hélas.

"Hé, monsieur ! Que faites-vous ? Attendez, je m'en vais vous aider, moi !
– Pardon, Monsieur, excusez-moi… Je tâtais cette chose bizarre, en caoutchouc…
– Oui, je vous ai bien vu. Mais arrêtez donc, Monsieur; Si tout le monde faisait comme vous !
– Pourquoi exposez-vous, alors, votre linge à la vue de tous ?
– Le soleil et le vent ne sont-ils pas nos meilleurs alliés pour faire sécher le linge ? Et puis je vous reprends : ce n'est pas « du linge », c'est mon matériel !
– Du matériel ? Je n'ai jamais vu cela !
–Mais d'où venez-vous donc, vous ? C'est une combi (une combinaison, si vous voulez) pour le kitesurf, et des chaussures spéciales pour ce sport. Je les ai rincées, pour en chasser le sable, et mises à sécher, avant mon départ, demain."

Ses yeux se brouillent, son regard se trouble, il ne me regarde plus. Il observe fixement son « matos de vacs » :
"- Oui, demain, retour à la caille, et au boulot. Laissez moi ranger mon linge, monsieur."
Merci, à l'année prochaine, peut-être.

dimanche 6 août 2017

Généalogie ...

"Connais ton passé, pour comprendre ton présent et prévoir ton avenir" ? C'était encore une sentence assez généralement répandue, il n'y a pas si longtemps ...
Les choses évoluent vite, et cela n'est plus vrai, sans doute. Mais la généalogie est un jeu, puis un art, puis une passion au fur et à mesure de la progression. Certains se plongent même dans la psycho-généalogie, qui cherche à expliquer des comportements ou autres par une espèce de "généalogie de l'hérédité" ...
En tous cas, voici ma généalogie, élaborée avec passion. Elle fut entamée 'à cause' d'une tante, qui me confia ses recherches, sentant proche de la fin de son existence. Je l'ai mise en forme informatique, puis me suis à maintes reprises rendu aux Archives départementales de Quimper, où j'ai trouvé des mines, pour repérer non seulement des listes de noms et de dates, mais aussi des curiosités, des parcours de vies hors du commun. Tout ceci au travers de ma marotte : l'histoire du cru, la petite histoire, celle des "gens".
Mon frère a ensuite pris le relais, mais son travail fut interrompu prématurément.
Ma fille, enfin, a attrapé le virus, et je pense avec plaisir que cette sorte d'acharnement ne sera pas vain, et que nous laisserons une trace de notre passage ...
27 ans ...

Voici un LIEN vers cette généalogie, qui navigue beaucoup en Bretagne et en Normandie, principalement.
Les renseignements concernant les personnes nées depuis moins de 100 ans ne sont pas accessibles : uniquement leurs noms.
Si vous désirez me contacter, c'est à cette adresse : loicpointroussainarobaseorangepointfr

lundi 31 juillet 2017

S'acharnerait-il ?

S'acharnerait-il ? voire ! Il peut toujours essayer, ça ne prendra pas sur moi. Du moins pas tout de suite, crénom de nom.
Qui ça, "il" ? mais le temps, voyons ! ma petite-fille, récemment (encore une histoire de temps, toute subjective ...) m'a déclaré malicieusement, constatant que j'avais quelque peine à me baisser, que "le temps ne m'avait pas épargné" ! Humour, j'adore, taquinerie, j'aime aussi, mais tout de même une petite tape sur l'épaule, du style "arrête de porter beau, ménage-toi", et même, quelque part, "économise-toi !"
Pourquoi ces élucubrations et ces interrogations (?) sur notre destinée, notre devenir, nos "il y en a un", ou "il n'y en a pas" (de Bon Dieu, de Paradis, de Nirvana, etc et nanana) ?
Mais parce que - je viens seulement de le découvrir ! - on ne découvre la valeur du temps qui passe ... que lorsqu'il se met à passer en changeant de vitesse ! un peu comme le bus.
C'est ce qui m'est arrivé : Nous sommes partis de chez nous, il y a environ deux mois, pour une vadrouille en camping-car du côté de chez Rabelais et Villon, pays de calme, de tendresse, idéal pour la pratique du coconnage. Puis, retour à la maison, et re-départ, cette fois pour retrouver notre fils, sa compagne et notre petit Marius. Ils venaient de Grenoble, nous de Quimper, et notre point de rendez-vous était la station balnéaire de Gruissan, près de Narbonne, au bord de la Grande Bleue*. Là, le farniente, délicieux, orteils en éventail que-rien-que-de-le-dire-ça-me-fatigue. Goûter son temps, prendre son temps, le temps ne fait rien à l'affaire et c'est si bon.
J'ai passé ainsi mon temps (encore lui) en délaissant - par obligation - mon blog et tout internet. Puis j'ai réalisé (non, pas avec horreur !) que je n'avais pas du tout perdu du temps à ne pas faire ce qui m'aurait fait en perdre ...
Ainsi, donc, tout est relatif, faut voir, c'est à peser, ça appelle à réflexion, et tout le bazar, ma pauvre dame.
J'ai pris un soudain plaisir, qui semble même se transformer en passion, pour l'ancien. pas le nostalgique, non, mais plutôt ce que l'on nomme la petite histoire, l'histoire locale, les rubriques anecdotiques.
Chez moi (ma famille, mon village, ma ville, ma région) cela fait florès. Alors je cueille à tout vent les brochures, affiches, vieilles photos, témoignages, qui me touchent, sans me poser de questions du genre "pourquoi ça me touche".
Pour en revenir à mon blog : Je vais vous proposer désormais, de temps en temps, ce genre de chroniques du temps plus ou moins passé ou dépassé.

* : La "mer", pour les autochtones du sud, c'est la Méditerranée. Pour nous les Bretons la mer c'est toutes les mers, y compris l'Atlantique que nous appelons plus volontiers "l'océan" ... Une anecdote (authentique, sinon ce n'est pas rigolo) : J'engage, en barbotant dans l'eau tiède, une conversation avec une dame venant de Lens (Pas-de-Calais), qui trouve l'onde assez froide ! Alors je lui suggère, afin de goûter la différence de venir se baigner près de chez moi, près de Quimper, dans l'Atlantique, quôa. Sa réponse : "Ah mais ... ce n'est pas l'Atlantique, ici ?"
Tout à fait vrai. Je ne nageais pas, sinon j'étais bon pour la tasse, avec mon fou-rire.
Encore une que le temps n'a pas épargnée ...

Pour nous mettre en jambes et en appétit, un document tout en finesse et en légèreté :

Laurent Fries : "Homme en points de saignée"

samedi 8 juillet 2017

40 ans

Romuald Goudeau, http://www.unjourunephoto.fr/
Un grand mariage n'est pas un couple parfait qui se réunit 

mais plutôt un couple imparfait qui apprend à apprécier ses différences.

Dave Meurer

mardi 4 juillet 2017

Le vaillant petit tailleur

Le vaillant petit tailleur

Prologue

Vous pouvez retrouver ici le texte du "vrai" vaillant petit tailleur, des frères Grimm. L'atelier "Filigrane" nous a proposé d'en modifier la fin, 
à notre guise, mais en incluant dans notre oeuvre 
les mots casserole, poil et ruban ...


...................................

Le petit tailleur chassa toutes les mouches qui emplissaient son atelier, mais, ne comprenant pas la langue humaine, elles ne se laissèrent pas intimider. Elles revinrent plus nombreuses encore, car le fumet de confiture montait à présent de la casserole, toujours plus fort et irrésistible. Alors, comme on dit, le petit tailleur sentit la moutarde lui monter au nez. Il attrapa un torchon et « je vais vous en donner, moi, de la confiture ! » leur en donna un grand coup. Lorsqu'il retira le torchon et compta ses victimes, il n'y avait pas moins de sept mouches raides mortes. « Tu es un fameux gaillard », se dit-il en admirant sa vaillance. « Il faut que toute la ville le sache. »

"Sept d'un coup, ouais, je vous le dis, moi ! Je suis vraiment le plus vaillant, pensait-il en caressant les poils de sa barbe naissante.

Vaillant, oui, et vantard, très fier de lui, matamore, il se mit alors à claironner et à chanter ses louanges dans tout le village.

-"Mais ... c'est encore lui ! Il nous casse vraiment les pieds, lui ! Il va falloir le moucher, lui donner une bonne leçon de modestie !

Ceux qui parlaient ainsi avaient assisté à la scène que le petit tailleur transformait en exploit, et ils n'en revenaient pas d'un tel aplomb. "Un culot pareil, ce n'est pas possible !" ...
Le jeune homme, toutefois, n'avait pas les yeux dans la poche, et se rendit compte que les villageois, à leur mine, n'étaient pas dupes du tout. Cela allait lui retomber dessus, c'était certain. Il ne devait pas fournir les bâtons pour se faire frapper ... "Je suis trop connu pour pouvoir continuer mes frasques, pour les soûler avec mes fadaises ... "

Une jolie et gentille jeune fille, une connaissance à laquelle il n'avait jamais osé adresser la parole, vint lentement vers lui, lui prit la main : "Viens avec moi, tu veux bien ? - puis, tout bas - je suis Doigts-de-Fée, la protectrice des tailleurs. Viens avec moi, je vais te conduire au pays des Ailleurs, où tu seras le roi des vaillants.

La voix fluette l'envoûtait, magique, et il ne put résister : Ils avancèrent bientôt dans une grande allée, très longue, ombragée, où les arbres, peu à peu, se resserraient, pour ne plus donner place qu'à un sentier qui cheminait entre des talus couverts de fleurs.

"Tu vois, au loin, cette cité ? c'est Ailleurs, le paradis des francs-tailleurs et des tuvavoirtaleurs, leurs serviteurs. Tu vas t'y rendre, seul. Je ne peux pas t'accompagner car je suis une fée, pas une tailleuse. Et puis, je suis une femme", lâcha-t'elle dans un doux soupir qui rosit ses joues diaphanes, ce qui n'échappa pas au garçon ... "Tu trouveras à Ailleurs tout ce que tu voudras, il te suffira de toujours ne raconter que le vrai, le vécu. Tu sais, il y a déjà suffisamment à faire avec ce qui existe réellement ! Mais avant que je te laisse, tu dois préparer le nécessaire pour être reçu. Pense à ton cri plein d'orgueil : "Sept d'un coup !" : Tu vas, pour te racheter, m'énumérer sept expressions, ou sept choses, ou sept personnages. A chaque bonne réponse je te donnerai un de ces rubans bleus, qu'il te suffira de montrer à la porte principale d'Ailleurs. Tu es prêt ? je t'écoute.

-"Euh ... Hé bien, euh ... Quel défi ! sept ... sept ... ça va venir, voyons. Mais ça ne vient pas ...

-Voilà une première entorse à ta vantardise et à ton orgueil ! tu viens de t'avouer vaincu, pour la première fois ! Mais continue, bats-toi.

-"Les sept nains, les sept nains, j'ai trouvé ! Il en saute de joie, le petit bougre !

-Bien, bien, tu vois que tu le peux ! voici ton premier ruban.

Alors, tel un robinet ouvert trop grand d'un seul coup, se déversent les collections de "sept" : Les sept samouraïs, les sept mercenaires, la rose aux sept pétales, les sept cieux, le septième jour de la Création, et puis, ... oh il m'en manque un ...

- Cela ne fait rien, petit tailleur. tu as connu l'erreur et tu l'as acceptée. Tu as vécu l'humilité et la retenue, sources d'une vie sociale équilibrée. Voici tes rubans, tu pourras les montrer aux Ailleurais la tête haute. Moi, de mon côté, je m'en vais à la cueillette aux fanfarons et fanfaronnes, qui sont légions dans ce bas monde, d'Ailleurs à Partout ...

EPILOGUE

..... Nous apprenons à l'instant que le héros (?) de cette histoire a encore fait des siennes : Après son accueil à Ailleurs, il a renoué illico avec ses travers, un jour où il avait remis de la confiture à cuire ...

Alors tous les groupes de sept qu'il avait nommés devant la fée se sont ligués contre lui, vexés qu'ils étaient. Ils lui sont tombés dessus à bras raccourcis, comme des mouches.

Notre petit tailleur a dû quitter Ailleurs pour la bonne ville de Sète. Nous ne savons pas si à Sète on peut chasser les mouches, nous ignorons même s'il y en a. En tous cas on ne l'entend plus. Le bougre.


samedi 1 juillet 2017

"L'humanité est un vernis fragile" - Simone Veil

Les rescapés d’Auschwitz ne sont plus qu’une poignée. Bientôt, notre mémoire ne reposera plus que sur nos familles, sur l’Etat, mais aussi sur les institutions qui en ont fait leur mission, notamment celles en charge des lieux où vous vous trouvez aujourd’hui. Elle sera aussi la source d’inspiration d’artistes et d’auteurs, comme un objet qui nous échappe pour le meilleur et pour le pire. Notre mémoire, surtout, doit être intégrée et conciliée avec l’enseignement de l’histoire à l’école, faisant des élèves comme des professeurs des relais essentiels de cette nécessaire transmission.
Il vous appartiendra de faire vivre ou non notre souvenir, de rapporter nos paroles, le nom de nos camarades disparus. Notre terrible expérience aussi de la barbarie poussée à son paroxysme, flattant les instincts les plus primaires de l’homme comme les ressorts d’une modernité cruelle.
L’humanité est un vernis fragile, mais ce vernis existe. En parlant de ce monde à part que fut celui des camps et de la tourmente dans laquelle les Juifs furent emportés, nous vous disons cette abomination, mais nous témoignons aussi sur les raisons de ne pas désespérer. D’abord, pour certains d’entre-nous, il y eut ceux qui nous aidèrent pendant la guerre, par des gestes parfois simples parfois périlleux, qui contribuèrent à notre survie. Il y eut la camaraderie entre détenus, certes pas systématique, dont les effets furent ô combien salutaires. Et puis, pour cette infime minorité qui regagna la France en 1945, la vie a été la plus forte ; elle a repris avec ses joies et ses douleurs.
Puissent nos rires résonner en vous comme notre peine immense.
Notre héritage est là, entre vos mains, dans votre réflexion et dans votre cœur, dans votre intelligence et votre sensibilité.
Il vous appartient que la vigilance ne soit pas un vain mot, un appel qui résonne dans le vide de consciences endormies. Si la Shoah constitue un phénomène unique dans l’histoire de l’humanité, le poison du racisme, de l’antisémitisme, du rejet de l’autre, de la haine ne sont l’apanage d’aucune époque, d’aucune culture, ni d’aucun peuple. Ils menacent à des degrés divers et sous des formes variées, au quotidien, partout et toujours, dans le siècle passé comme dans celui qui s’ouvre. Ce monde là est le vôtre. Les cendres d’Auschwitz lui servent de terreau.
Pourtant, votre responsabilité est de ne pas céder aux amalgames, à toutes les confusions. La souffrance est intolérable ; toutes les situations ne se valent pourtant pas. Sachez faire preuve de discernement, alors que le temps nous éloigne toujours plus de ces événements, faisant de la banalisation un mal peut-être plus dangereux encore que la négation. L’enseignement de la Shoah n’est pas non plus un vaccin contre l’antisémitisme, ni les dérives totalitaires, mais il peut aider à forger la conscience de chacun et chacune d’entre-vous. Il doit vous faire réfléchir sur ce que furent les mécanismes et les conséquences de cette histoire dramatique. Notre témoignage existe pour vous appeler à incarner et à défendre ces valeurs démocratiques qui puisent leurs racines dans le respect absolu de la dignité humaine, notre legs le plus précieux à vous, jeunesse du XXIe siècle.
Simone Veil, 2005

mercredi 28 juin 2017

Dans la série "j'ai beaucoup aimé" : Pas sages, à Fouesnant

Prévert est indémodable. (Photo DR)

La compagnie amateur du Théâtre des Pas Sages et sa metteure en scène Annie Delaunay nous ont proposé un spectacle intitulé « Rappelle toi Jacques Prévert », le vendredi 23 à 20 h 30, à l'Archipel. Un hommage au poète disparu il y a 40 ans.
« Réalité sociale » pour artiste multiple
La troupe est née en 2010 et présentera son troisième spectacle, après « Faut pas payer », de Dario Fo, créé en 2011 et « Pièces détachées », de Jean-Michel Ribes en 2014. « Nous aimons travailler les textes drôles et ancrés dans la réalité sociale. C'était le cas pour nos deux premiers spectacles et celui-ci, bien qu'écrit en 1935, est totalement contemporain », explique Annie Delaunay. Les quatorze comédiens amateurs fouesnantais s'en donnent à coeur joie. « Jacques Prévert est parti il y a 40 ans, mais il nous reste dans le domaine scolaire. Son nom est connu de nos enfants pour ses poésies, apprises au fil des années, de préférence toujours les mêmes. Et pourtant, quel talent : cinéma, chansons, théâtre, poésie, il a touché à tant de domaines ».
Textes, poèmes, chansons, dialogues de film
La première partie du spectacle rassemble des poèmes, chansons, dialogues de film, textes connus et moins connus. Au cours de la seconde partie, les comédiens ont interprété un sketch intitulé « Revue bretonne, suivez le druide », écrit pour le mythique groupe Octobre. https://fr.wikipedia.org/wiki/Groupe_Octobre 
Il fut, à l'origine, présenté le 16 juin 1935, à l'occasion d'une représentation en plein air à Saint-Cyr-l'École dans le cadre d'une fête organisée par la « Ligue des Bretons émancipés ». « Ce texte est anticlérical, le rôle du recteur était joué par Jacques Prévert lui-même, contre l'exploitation du peuple breton par l'ordre établi. Mais il est aussi d'un humour féroce et se moque allègrement des touristes venant chercher le « pittoresque de la Bretagne », poursuit Annie Delaunay. « Ce texte n'a été joué que quatre fois par le groupe Octobre. Raymond Bussières et Roger Blin faisaient alors partie de la troupe ». 


lundi 19 juin 2017

(Rediffusion) : Guerlédan

Je sentais que mon blog se languissait, 
s'ennuyait d'une façon dramatique, 
et n'allait pas tarder à dépérir ...
Aussi, je profite d'une "étape connectée", 
là où je me trouve, 
pour vous proposer à nouveau une nouvelle 
que j'ai eu tant de plaisir à écrire.

Une nouvelle : Guerlédan.

Chapitre un.

Autour du lac de Guerlédan, et particulièrement sur sa rive droite et près du barrage, un nombre important de curieux arpente aujourd'hui le sentier de promenade d’où l'on peut d’ordinaire accéder aux campings, aux aires de détente de détente, de pique-nique, ou même à l’aire d'initiation au ski nautique.

Mais rien de tout cela, en ce mois de mai 2015. Si tant de monde commence à se bousculer depuis les parkings aménagés pour l’occasion, la raison en est particulière. C'est l’assec du lac, un événement assez rare. L'entretien du barrage est très régulier, assuré par les vérifications minutieuses de techniciens, toutes les deux semaines, jusque dans ses entrailles. De plus, une étude plus approfondie de ses structures et de leur état, ainsi que de ses machines, se déroule tous les dix ans.
Le dernier assec, c'était en 1985, et cela avait déjà représenté une occasion de rassembler des milliers de personnes. On a jugé, trente ans plus tard, avec l’assentiment de la compagnie d’électricité, que le barrage réclamait une autre vidange, pour être rassuré (et rassurer la population !) : On n’ose même pas imaginer la catastrophe, si…
……….
  • « Tu reviens, j’ai dit ! Oh mais, tu commences à nous embêter sérieusement, toi ! Attention, ça va être le retour immédiat au coffre de la voiture, si tu continues ! »
Louis, le maître du petit chien si turbulent, feint la colère, pour garder son autorité. Il est en réalité un homme très calme, posé, et qui sait bien s’y prendre avec les animaux. Fridu, donc, tête baissée, ferme la lente marche. Louis vient de fêter, à soixante ans, son départ à la retraite, et apprécie comme jamais les promenades.
Quelques mètres en avant, Pierre, le père de Louis, mène la file. Il se tient bien droit, fièrement, s’aidant d’une élégante canne noueuse, qu'il protège plus que tout, tant elle lui est précieuse. Il marche encore, régulièrement, il s’y astreint, mû par un orgueil qui dirige ses actes et ses pensées. Mais cet exercice est devenu tellement difficile qu'il doit y engager toute son énergie et sa volonté sans faille, du haut de ses quatre-vingts douze ans. Sa canne est le signe, noble et respectable, le dernier sans doute, de sa position hiérarchique. Il est le chef incontesté de toute la lignée familiale, le pater familias, auquel ils se réfèrent tous, respectueux et toujours obéissants, car il ne peut pas se tromper, on ne peut donc pas le contredire. Ils l’adorent, ce qui n'est pas incompatible.

Le spectacle de cette vallée asséchée est extraordinaire, étrange, indicible, indescriptible. Un seul mot : une vision lunaire. Une immense gangue de boue séchée (qu'il faudra, durant les travaux, désenvaser en partie ; des camions s’y sont déjà mis) garde des vestiges de vie : pans de maisons, de cabanes, arbres pétrifiés, comme les troncs que l'on enfonçait jadis dans l’amont de la Penfeld, à Brest, pour les durcir et en faire des mâts, à l'époque de la marine à voile… Etrange, plus qu’inquiétant, le panorama d'un monde irréel, extraterrestre, peuplé de fantômes, de légende et de korrigans qui, c'est certain, grimpent de temps à autre sur les berges pour les hanter.

Louis et son petit-fils Pierrick marchent derrière l’aïeul, sans jamais chercher à le dépasser. Ils veillent à ne pas frapper malencontreusement la canne, par le choc d’un pied qui voudrait accélérer, et le déséquilibrerait : Honte, injure, sacrilège !
  • « Regardez ! s’écrie Pierrick : La maison, et l’écluse du Rond-Point, à côté ! On dirait qu’elle laisse encore passer de l’eau !
Louis, alors, lui apprend que « l’eau qui coule, c’est normal », car le cours d’origine de la rivière Blavet a repris, provisoirement, et naturellement, ses droits. Elle s’écoulera ainsi durant toute la durée des travaux : Six mois, sur le barrage et les versants de la vallée.

Pierrick - est-ce à cause de son âge ?– n'est pas resté longtemps impressionné, et entreprend d'expliquer à son père et à son grand-père, assis pour faire une pause sur un tronc couché, ce qu'il a appris au cours de l'année dans son CM2 : les écluses, les vannes, les biefs, puis s’aperçoit assez rapidement que ses deux aînés… connaissent tout cela par cœur ! Leurs mimiques amusées le lui signifient bien, bien que son grand-père semble préoccupé, la tête ailleurs et le regard fixé sur l’écluse, là, en bas …


Chapitre deux.

Le grand-père décide que le moment est arrivé pour lui de prendre la parole. Cela ne lui est pas arrivé depuis plusieurs mois, car il s'essouffle rapidement et il a aussi une tendance à s’isoler, à s’enfermer dans ses songes. Il va donc parler lentement, gravement, car ce qu'il veut dire s’y prête. Il va s'économiser, donner ainsi plus de poids et de solennité à ses déclarations.

  • « Écoutez moi, Louis et Pierrick. Je sais, Louis, que tu as déjà entrepris, dès l'heure de ta retraite, d'accomplir ce qui t’apparaît comme un devoir, un cadeau pour ta postérité : Tu vas nous raconter, tu vas dire, tu vas coucher, toi le grand féru d’histoire, celle de notre famille. Eh bien, je veux, tant que j'en suis encore capable, y participer. En effet - il se racle la gorge, mais continue sans hésiter - je sais des choses, des choses qui n'ont jamais été dites.
  • Je vais vous raconter l’histoire de mon papa, votre ancêtre. Il s'appelait Julien. Il aurait eu cent-dix sept ans exactement aujourd'hui. Un grand homme, pour nous (mon frère, ma sœur et moi, le petit dernier).
  • Pendant mon enfance, la région et tout le centre-Bretagne, étaient bien plus actifs qu’aujourd'hui, grâce au canal, ce fameux Canal de Nantes à Brest, qui a apporté la vie, le commerce, les échanges humains, les rencontres, et même parfois les mariages entre « pays » et « étrangers ». Mon père Julien vivait de lui, grâce à lui, car il était marinier. Il adorait son métier, cela se sentait même s’il n’en parlait que rarement. Toute l'année ou presque, il dirigeait sa grosse gabarre, chargée de blé ou de pièces mécaniques usinées au port de Brest, quand il descendait vers Redon ou Nantes, ou alors il remontait vers Brest pour y porter des barils de vin et toutes sortes de précieuses marchandises provenant des pays lointains.
  • Lorsqu'il prit connaissance du projet de barrage, il fut épouvanté, devint comme fou et rejoignit aussitôt le groupe important des habitants des villages, qui ne voulaient pas voir disparaître tous leurs biens, leurs terres, leur gagne-pain, leur vie simple mais irremplaçable.
  • Ils eurent beau se battre bec et ongles, les gens de l'Electricité gagnèrent, car l'argent est toujours le plus fort. On vit alors, durant des années, monter ce monstre de béton. La construction fit des blessés, des misères, et les ouvriers se plaignaient sans résultat de la petitesse de leur salaire, « tout juste bon pour des Bretons », avait entendu dire Julien, un soir, par des ingénieurs cyniques.
  • Mon père était connu pour être un taiseux, bourru, antipathique et misanthrope, surtout après ce début de chantier qui était pour lui un drame. Il n’aimait que son chien Youki, qui l’accompagnait dans ses longues promenades dans la forêt, quand une escale lui en offrait le loisir. Ses rares voisins le nommaient « le berger » : Il en avait le comportement solitaire et renfermé.
  • Un seul homme lui convenait : Mathieu, l'éclusier. Il était fréquent que Julien fût logé chez lui, lors de ses escales au « Rond-Point ». Il profitait alors du gîte et du couvert, et d’une solide amitié, semble-t-il, qui avait peu à peu amadoué cet homme sauvage. Julien appréciait très sincèrement Mathieu, qui régnait en seul maître sur son écluse et sur son potager, ses royaumes. »


Chapitre trois.

Et Pierre parle, lentement, pesant chacun de ses mots, d'une voix monocorde ; Louis et Pierrick sont hypnotisés, subjugués par son récit. Fridu, lui, en a assez de cette immobilité forcée. Il s'agite à nouveau, court comme un fou sur cinquante mètres, revient en haletant, repart en aboyant … Rien n'y fait, ni les ordres ni les caresses.
  • « Je n'y comprends rien, il se passe certainement quelque chose » s’inquiète Louis. Pierrick, va donc le promener, cela devrait le calmer ».
Pendant toute la durée de cette interruption, Pierre est resté immobile, statufié comme le paysage, et muet, les yeux mi-clos. Il revit de toute évidence des événements important et douloureux. Puis il s'adresse à son fils :
  • « Ton grand-père Julien parlait souvent à la famille d'une façon bizarre : Il affirmait se trouver au centre d'un combat, de luttes, de persécutions. Il exprimait des regrets, des rancoeurs, tout cela de manière diffuse, imprécise, sans parvenir à poser des mots sur ses maux. Son métier, ses combats, ses échecs ? Il était, disait-il, accablé de remords… des remords, pourquoi … ? Personne n'avait jamais eu la moindre réponse.
La voix de Pierre s’était peu à peu affaiblie, devenant presque inaudible. Son visage était empreint d’une immense tristesse. Il semblait être un enfant perdu, tout son être souffrait d’une détresse profonde.
Mais Pierrick revient, il a réussi à calmer Fridu et il s'assoit près des deux hommes.
Alors Pierre, s’efforçant de ne rien laisser paraître, se lève avec peine, et ordonne, d’un ton n’admettant aucune réplique :
  • « Nous allons descendre à l'écluse ! »

Chapitre quatre.

Pierre a repris la tête de la marche. Cette fois il marche d’un pas bien plus assuré, comme si ses déclarations l’avaient libéré, lui donnant des ailes. Louis et son fils le suivent, impressionnés, s’interrogent, se regardent souvent, sans trouver que dire. Ce trajet semble interminable. D'un sentier de forêt, ils atteignent progressivement le bord de ce qui est « normalement » un lac. Plus aucune trace de vie, si ce n'est un amoncellement de détritus de toutes sortes répandus sur le fond, jetés par les touristes qui visitent en bateau, ou par les passants …
Un embarcadère, près de la passerelle du départ du ski nautique. Pierre reprend la parole, tous s’arrêtent de nouveau, se figent.
  • « En 1930, tout a été fini. La mise en eau était terminée, Julien n'avait plus aucun espoir de garder son travail, d’autant que le canal allait être incessamment fermé à la circulation. Il trouva bien par intermittence des travaux en louant ses services comme journalier, errant de ferme en ferme. Cela ne dura qu'un temps, car cette situation lui était insupportable.
  • Mon père repéra alors l'embarcadère : Un ancien langoustier, le Sans-Gène, avait, avant la fermeture du canal, été racheté, remis en état et conduit de Croix-de-Vie, en Vendée, jusqu'à Brest. On l’avait rebaptisé le Gwen ha Du, et dirigé avec des précautions infinies jusque Guerlédan. Il remplirait dès lors les fonctions de « bateau de tourisme », faisant à longueur de journée, en été, le tour du lac… Julien y trouva un emploi de matelot-mécanicien, qui lui convenait bien mieux. Je me souviens bien : Il semblait avoir débusqué un vrai travail, il s'y investissait. On le voyait même … sourire, assez souvent ! »


Chapitre cinq.

  • « Tout n’allait pas si bien, hélas, continua Pierre. Assez rapidement, le visage de Julien reprenait son expression de grande fatigue, de renoncement, de remords, de désespoir. Et cela se passait, curieusement, surtout lorsqu'il venait de terminer une de ses navigations autour du lac, alors que le Gwen ha Du passait juste à l’aplomb des écluses englouties ... »
A-t-il entendu le nom de ce bateau ? Fridu tremble. Il gémit, tire sur sa laisse …

Tous approchent maintenant de l'écluse, puis de la maison. La boue colle aux bottes, mais après plusieurs jours d'assec, c'est praticable. Une grande émotion les envahit soudain, et leur coupe le souffle.

Des bruits curieux, de terre remuée et de siphon : Fridu creuse, enragé, insensé, frénétique. Pierre n’y tient plus, devient fébrile. Sa canne ne le supporte plus, il n'en a plus besoin d’ailleurs, il l’a oubliée.
Il passe derrière la maison, dans l'ancien appentis. Louis doit l'empêcher de s'écrouler, lui tape les joues pour éviter l'évanouissement : Fridu revient, tenant dans la gueule une petite boîte en cuivre, en bon état, ornée d'une ancre de Marine.


Chapitre six.
Au retour du lac, Pierre a exprimé, dès son retour à la maison, son grand désir de voir toute sa famille rassemblée. Il est bien conscient d'avoir pris un sacré coup lors de cette aventure. Il ressent un besoin irrépressible de rompre le non-dit.
  • « Mon père Julien se confiait beaucoup à moi. Mes frères et sœurs ne lui en semblaient pas dignes, je n'ai jamais pu savoir pourquoi…
  • Alors, voilà : Julien, du temps où il était marinier, s’amarrait habituellement chez Mathieu l’éclusier, oui. Mais, trois ou quatre ans avant le début de la construction du barrage, il s'arrêtait aussi – de plus en plus souvent – à l'écluse de Trégnanton, en aval. Il y rencontrait une douce Marie…

Marie était la fille de cet éclusier. Mais l’homme était aussi – c'était chose courante – ardoisier, et de plus, propriétaire de plusieurs hectares de terres, confiées à des fermiers. Il vivait donc bien confortablement, et envisageait d'un très mauvais œil la préparation d’éventuelles noces entre sa chère Marie et ce « coureur de jupon » (Des rumeurs circulaient dans la vallée, qui répandaient, à tort, ce surnom).
Pierre continue :
« Un soir, mon père m'a appelé. Au bout de pénibles efforts Il m'a avoué : il avait dérobé cette boîte en cuivre dans la gabarre d'un copain. Il l’avait garnie d'une bague, qu’il offrirait à Marie, à l'occasion des fiançailles qu'il espérait tant …


Epilogue.

Louis a bien observé la boîte. Elle est bien sale, mais il parvient, avec peine, à l'ouvrir : elle est vide.

Et Fridu tourne en rond, éperdument …